Jean-Luc Flabeau : « Nos équipes sont devenues « les urgentistes des PME »» à propos du coronavirus

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Jean-Luc Flabeau, Président d'ECF, s'exprime sur la crise sanitaire liée au coronavirus.

Etes-vous inquiet pour les entreprises dans le contexte actuel lié au coronavirus ?

Je suis tout d’abord inquiet pour la santé de nos citoyens et je salue l’énorme travail que les personnels de santé réalisent, avec une course contre la montre pour essayer de limiter le nombre de malades et victimes. Les chefs d’entreprise sont anxieux puisque c’est un véritable « saut dans l’inconnu ». Les deux crises majeures des cent dernières années, 1929 et 2008, étaient nées d’un excès de spéculation, ce qui n’est pas le cas avec cette crise sanitaire. La situation que nous vivons depuis une semaine est totalement inédite : le confinement a brutalement freiné une très grande partie de l’activité économique de notre pays. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises marchent au ralenti ou sont à l’arrêt et on ne sait pas combien de temps tout cela va durer. Beaucoup de dirigeants ne savent pas combien de semaines ils vont ainsi pouvoir tenir en trésorerie…

Que pensez-vous du dispositif du gouvernement de soutien aux entreprises dans le cadre de la crise sanitaire actuelle ?

Le 12 mars, le président de la République déclarait que tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et nos entreprises, quoi qu’il en coûte. Un plan de soutien pour l’économie a été dévoilé avec 45 milliards d'euros d’aides immédiates. Mais, après analyse, le plus gros de ce plan consiste en un report pour les entreprises du versement d’impôts et cotisations sociales, un jeu de trésorerie pour l’Etat. Même si je comprends que ce plan sera amené à évoluer, il me paraît aujourd’hui insuffisant eu égard à la situation car, pour l’instant, les véritables aides de l’Etat – je ne parle pas des avances remboursables – sont inférieures à celles octroyées avec le mouvement des gilets jaunes, alors que l’ampleur économique d’aujourd’hui n’a rien à voir avec les événements de l’hiver 2019. Les parlementaires ont adopté vendredi dernier un projet de loi de finances rectificative pour 2020, qui retient une dégradation du déficit de l’Etat de 14 milliards d’euros. En 2008, une contraction de plus de 50 milliards d’euros avait été nécessaire.

Toujours dans son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron a martelé que nous étions en guerre. C’est une guerre avec deux fronts simultanés, l’un sanitaire et l’autre économique. Et le maintien de notre économie, pendant et après la crise, est vital. Le plan de soutien doit sauver le plus de PME possible, quel que soit le prix à payer, et même si je sais le niveau astronomique de la dette publique de notre pays.

Pourquoi estimez-vous que l’indemnisation de chômage partiel telle que prévue par le gouvernement n’est pas adaptée ?

La plus urgente des mesures de soutien est la possibilité pour les entreprises de demander le chômage partiel. C’est d’ailleurs ce qui a beaucoup occupé les équipes de nos cabinets lors de la première semaine de confinement. Pendant le confinement, la priorité absolue va être de piloter le cash des entreprises en adaptant, le plus vite possible, le niveau des dépenses à celui des recettes. L’inquiétude que j’ai exprimée en fin de semaine dernière est le comportement des Direcctes qui semblent vouloir restreindre les dossiers de chômage partiel pour les seules activités interdites par décret et ayant fermé leurs établissements. Nous allons donc être attentifs aux décrets d’application de ces mesures de soutien, qui doivent sortir en ce début de semaine. Mais si le gouvernement choisit la position restrictive des Dirrectes, nous pouvons craindre dans les prochaines semaines un grand nombre de licenciements et de faillites d’entreprises, ce qui détruira de la valeur et in fine coûtera encore plus cher à l’Etat !

Vous proposez également que le gouvernement aide davantage les indépendants. De quelle manière ?

Le gouvernement a créé un fonds de solidarité pour les petites entreprises ayant un CA annuel inférieur à un million d’euros. L’intention est bonne puisque notre tissu français compte énormément de petites entreprises. Fragiles par nature, leurs dirigeants doivent être aidés pour traverser cette crise. Mais si le projet de texte n’est pas modifié, peu d’entre eux auront la subvention mensuelle forfaitaire de 1 500 euros puisque les entreprises doivent démontrer qu’elles ont perdu 70 % de CA par rapport au mois de mars 2019. Difficile avec un confinement qui a débuté le 16 mars… Pour cette catégorie de dirigeants, il faut vraiment s’assurer de leur apporter un soutien financier au plus vite.

Y a-t-il d'autres mesures de soutien aux entreprises à mettre en œuvre ?

L’Etat a plus travaillé sur un plan de sauvetage que de relance, ce qui est logique en ce début de pandémie. Comme je viens de le dire, il est essentiellement bâti sur des reports d’échéances, que ce soit pour les créances de l’Etat ou des banques. Mais beaucoup d’entreprises ne pourront pas payer l’ensemble des dettes dans les mois qui suivront la reprise. Afin d’éviter qu’il y ait un nombre important de défaillances d’entreprises dans les mois qui suivront la reprise économique, il faudra nécessairement des exonérations de charges et non simplement des reports, des abandons de créances au profit des PME. Ce sera dans le plan de relance mais je pense qu’il serait préférable que le gouvernement donne aux dirigeants et sans trop tarder des signes dans ce sens.

Il y a aussi un sujet qui me préoccupe : celui du crédit interentreprises. Je crains beaucoup que les PME, faute de recettes, bloquent le paiement de leurs fournisseurs dès maintenant. C’est un risque réel qui peut tuer à lui seul les TPE-PME entre elles et il faut urgemment que l’Etat puisse proposer un dispositif pour éviter cet engrenage que je vois déjà arriver.

Comment les cabinets d’audit et d’expertise comptable vivent-ils cette situation exceptionnelle ?

Avec exemplarité et solidarité. En pleine période de production des comptes 2019, la plupart des cabinets se sont organisés dès le 16 mars afin de protéger la santé de leurs salariés et clients. Beaucoup d’entre eux assurent un service continu en télétravail. La priorité actuelle est d’apporter une assistance auprès de tous leurs clients : nos équipes expliquent les mesures d’urgence et de soutien et les mettent en place. Sans vouloir nous comparer aux personnels de santé qui, comme je l’ai dit, font un travail extraordinaire et sauvent des vies, nos équipes sont devenues « les urgentistes des PME ».

Au cours des prochains jours, des décrets et ordonnances vont sortir et nous allons les appliquer chez nos trois millions d’entreprises clientes de la profession du chiffre.

J’ai envoyé une lettre ouverte à Gérald Darmanin, notre ministre de l’Action et des Comptes publics, et me suis permis de rappeler que ce sont les experts-comptables et commissaires aux comptes qui connaissent le mieux le tissu des TPE-PME, qui savent ce qui est adapté ou pas à leur situation actuelle. J’espère que le gouvernement va écouter nos recommandations et profiter de notre expertise. En ce début de semaine, notre syndicat ECF va faire présenter des propositions concrètes qui nous paraissent utiles à nos clients car nos 20 000 professionnels et leurs 120 000 salariés en cabinets n’ont qu’une envie : sauver le plus d’entreprises et de salariés possible !

Propos recueillis par Arnaud Dumourier (@adumourier)

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